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Jour 1

Je quitte Montréal en matinée. C’est le début de l’aventure et le moment a quelque chose d’étrange. Je prépare ce voyage depuis longtemps ; il m’a nourri bien avant d’exister. Maintenant que je quitte réellement la maison, je mesure ce que représente le fait de laisser Élodie et Nathan quelques jours sans autre justification que l’envie de vivre quelque chose pour moi. Il y a presque quelque chose d’égoïste là-dedans : un temps qui n’appartiendrait qu’à moi.

Je les emmènerais volontiers dans ce genre d’aventure. Mais je sais aussi que, pour la vivre pleinement, j’ai besoin de pouvoir m’écouter et de la laisser me porter aussi loin que mon corps et ma tête le voudront. Je mesure la chance que j’ai de pouvoir faire une place à quelque chose d’aussi personnel dans ma vie. 

Je suis encore sur Saint-Laurent. Montréal est fidèle à elle-même : travaux, camions, bruit, conducteurs impatients. La voiture est chargée à bloc. Le paddle, les sacs étanches, la tente-hamac, le duvet, la bâche, les vêtements, la nourriture, le matériel de navigation, de sécurité… Beaucoup trop de stock quand je pense aux portages qui m’attendent.

À peine sorti de Montréal, quelque chose se détend. L’Ontario m’attire sans que je comprenne encore précisément. C’est une sorte d’appel, presqu’un  “chez moi”. Un peu comme ce vieux fauteuil au chalet qui te surprend encore et encore chaque année à t’offrir cette douce sensation de réconfort, d’être bien, à ta place et au bon moment. Le simple fait de voir les panneaux passer à l’anglais agit presque comme un filtre : si je veux m’isoler dans mes pensées, les conversations autour de moi peuvent rester en sourdine. J’aime cette possibilité de choisir ce qui entre dans ma tête.

Après Ottawa, je quitte enfin les grands axes. Les petites routes serpentent entre les arbres, les prés et les maisons. Il y a peu de circulation, une lumière de fin d’après-midi, Daft Punk donne le rythme. Plus loin, la route longe un immense lac. Tout donne une sensation d’espace, de calme et de beauté. J’ai envie de m’arrêter simplement pour regarder.

À Gravenhurst, je marche sur les quais puis je m’installe dans un parc pour un concert gratuit au bord de l’eau. Un groupe de rock composé de musiciens d’une soixantaine d’années joue devant un public calme, attentif, installé sur des chaises pliantes. Je me sens un peu touriste avec mon paquet de chips au milieu de cette organisation très ontarienne, mais j’adore la scène. 

Ça donne quoi l’autorisation de boire de l’alcool comme deux bières dans ce genre d’événement qui est dans un lieu public?

En Ontario, je partirais du principe que non, sauf si l’événement a explicitement une zone autorisée pour l’alcool.

Parce que autour de moi personne ne mange ni ne boit, quelques mugs, mais je pense quî y a du café dedans. Je pense que tout le monde ici a déjà mangé ;) a Montréal, il y aurait déjà 12 barbecues, un baby shower et 4 slackline autour ;)

Oui, là, tu viens de mettre le doigt sur une différence culturelle assez spectaculaire.

 

À Montréal, un concert gratuit dans un parc un dimanche soir avec cette température, tu aurais probablement effectivement trois nappes de pique-nique, douze barbecues, quelqu’un qui fête ses 30 ans, un groupe avec une enceinte Bluetooth qui concurrence accidentellement le concert, des enfants qui courent partout et au moins une slackline attachée à deux arbres.

 

Et à Gravenhurst : chaise pliante. Mug. Concert. Mission.

 

Mais je pense que ce que tu vois est assez révélateur de la manière dont l’événement est vécu ici : ça ressemble davantage à un concert communautaire en plein air auquel les gens viennent spécifiquement assister qu’à un prétexte pour occuper collectivement le parc pendant toute la soirée.

Un détail me suit pendant la soirée : plusieurs inconnus croisent mon regard, sourient et me disent simplement bonjour. Ça paraît minuscule, mais je réalise à quel point cette douceur me manque. Il n’y a rien à obtenir, rien à négocier. Juste un sourire rendu à un autre.

La journée avait commencé dans le bruit et le désordre de Montréal. Elle se termine dans une petite ville au bord de l’eau, avec l’impression que quelque chose a déjà commencé à changer.

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