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Jour 6

OK, ça part franchement mal : mon corps redémarre pas.

 

Mon esprit glisse le long de mon dos : « Que se passe-t-il ? Raconte-moi. »

 

Il me répond : « Il fait froid. »

 

Les muscles autour du sacrum me semblent glacés, figés, complètement verrouillés. Impossible de me relever.

 

« OK mon grand, voilà ce qu’on va faire. On va aller jusqu’à la table et, s’il faut ramper, c’est pas grave. On va se servir de la table pour faire de petits mouvements doux et essayer de te réchauffer. »

 

« OK… »

 

C’est donc ce moment dans ma vie où j’ai rampé d’une tente-paddle jusqu’à une table à pique-nique, le jour où je dois faire traverser 80 kg d’équipement à travers deux lacs et deux portages…

 

Bref.

 

Mon dos et moi arrivons à la table et vérifions ce qu’on peut faire pour réchauffer la machine en douceur, un café à la fois.

 

Merde, ça réchauffe pas.

 

Je dois faire des mouvements doux pour ne pas me brusquer, mais c’est trop doux : rien ne se réchauffe et le temps s’écoule.

 

J’ai un camp à plier. Plan B : fabriquer une bouillotte.

 

Je déroule le processus dans ma tête. OK. 1 : faire de l’eau. Super ! 2 : récupérer la poche en plastique. 3 : récupérer la serviette de bain sous le paddle. Yeah ! OK, c’est parti !

 

Trente minutes plus tard, la bouillotte improvisée est posée sur mon sacrum.

 

Mon dos jubile. C’est clairement le matin de Noël.

 

Toutes les dix minutes, quelque chose revient. Un mouvement de plus, un peu d’amplitude, une position qui redevient possible.

 

Au bout d’une heure, je marche.

 

Trente minutes plus tard, je peux commencer à démonter le camp. Mon niveau d’énergie grimpe en flèche. Mon moral aussi. Je suis suffisamment fonctionnel pour avancer, toujours en douceur.

 

10 h 12. Le camp est démonté.

 

Je n’y crois pas. Quel changement de situation. Il y a quatre heures à peine, je rampais.

 

Il est 10 h 30.

 

J’ai du mal à partir. Il s’est passé des trucs ici.

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Mémo vocal — 10 h 30

 

"Le camp est vide, le stock est sur le paddle, bien arrimé. Pour ma première traversée, je dois dire que j’ai beaucoup d’émotions. Parce que c’est des projets qui sont importants pour moi. Parce que c’est des projets qui m’aident à grandir, qui m’aident à y voir clair. C’est des projets où, volontairement, je me mets dans une situation où il va y avoir des choses à gérer, des choses à régler. S’il n’y en a pas, c’est parce que je les ai gérées et réglées en amont, dans la planification. Ça fait vraiment partie intégrante du projet.

 

Là, évidemment, j’ai eu des choses à gérer, des choses particulières que je n’avais jamais gérées avant. La tente qui casse, compliqué. Garantir des nuits reposantes, compliqué. Partir à l’aventure, aller trop loin, trop fort, trop vite, ça a créé une lombalgie. Ça aussi, c’est compliqué.

 

Puis ce qui est compliqué, c’est de gérer la lombalgie. Il n’y a pas d’infirmerie, il n’y a pas de Jean Coutu, il n’y a pas de docteur, il n’y a même pas de bras supplémentaires pour m’aider à porter mon stock. Ça faisait partie de l’équation et c’est l’équation que je voulais. Néanmoins, c’est quand même des ingrédients qui sont compliqués pour gérer ce genre de choses.

 

Je me suis beaucoup fait aider de l'IA, qui a été un compagnon de camp, une source de conseils, une source d’analyse aussi. Une source de réconfort parfois.

 

Et puis, ce que je retiens, puisque c’est le moment du départ, même si l’aventure n’est pas finie parce que j’ai encore plein de trucs à vivre, c’est une grande confiance en moi. J’ai vraiment confiance en moi.

 

Pas naïvement. J’ai confiance par rapport à des faits. Je le disais hier un petit peu dans un autre mémo : je me sens rassuré d’être capable de prendre des décisions qui sont justes, qui sont bonnes, qui sont raisonnables et qui me gardent du bon côté de la vie en général. C’est vraiment chouette.

 

Je suis loin du petit garçon que, des fois, j’ai l’impression d’être dans ma tête. Je suis en bonne santé, je prends de bonnes décisions, je suis bien équipé, je planifie bien. Ça fait en sorte que sur des projets comme ça… tu sais où je suis perché, je suis perdu. Je veux dire, il n’y a personne sur ce lac, il n’y a que moi. Sur l’autre lac, je ne sais pas si le 110, ils sont déjà arrivés ou pas.

 

Si ça se trouve, il n’y a que moi à quatre kilomètres à la ronde. Donc c’est quand même une projection dans un état d’autonomie, mais avec un A majuscule.

 

Alors, ce n’est pas perdu dans le Grand Nord pendant trois semaines d’expédition tout seul. On n’est pas du tout dans ce niveau-là. On est en mode camping. Je suis sur un emplacement du parc Ontario. Mais c’est très, très enrichissant. J’en apprends beaucoup sur moi-même. J’en apprends beaucoup sur ma façon de voir les choses, de faire les choses.

 

Là, cette année à venir, j’ai un gros exercice de préparation de mon corps et d’écoute de mon corps. Il faut que je fasse la paix avec mon corps et que je travaille avec lui. Et non pas que je l’utilise comme s’il avait des ressources infinies que je pouvais exploiter sans en rendre des comptes.

 

Et c’est super comme apprentissage. J’ai 44 ans, je suis ravi de faire cet apprentissage maintenant. Je vais être juste plus en forme, plus heureux et mieux dans ma tête et mieux dans mon corps avec ça. Je suis vraiment ému. C’est des beaux apprentissages. Je suis venu pour ça et je ne suis vraiment pas déçu.

 

Bon, il est temps que je me mette enfin en route parce que, bon, c’est bien beau d’être prêt à l’heure, mais si c’est pour partir 20 minutes en retard, c’est un peu con quand même.

 

Je ferai d’autres mémos, parce que l’aventure continue. J’ai un premier lac à traverser, un portage de 90 mètres, les deux doigts dans le nez, puis un deuxième lac à traverser pour retrouver le 110. On verra s’il y a du monde."

-

 

La traversée du premier lac est facile. Le feu est revenu en moi. Je sens la puissance dans mon corps et la détermination dans ma tête.

 

J’y vais doucement. C’est le plan.

 

Doucement, sûrement, toujours un pas en avant.

 

Je débarque au premier portage. Je suis concentré. Pas question de glisser avec un sac sur l’épaule et de déclarer à nouveau la guerre à mon dos. Le plus gros défi est encore devant moi.

 

Je fais mes allers-retours et termine avec le paddle. Je le remets à l’eau, rattache tout le stock, remonte dessus.

 

C’est parti pour le deuxième lac.

 

La traversée se fait avec la même facilité et, avant même d’arriver, je vois qu’il y a bien du monde au 110.

 

Génial !

 

J’aperçois une silhouette sur la rive. Je parcours les cinquante derniers mètres avec douceur et politesse.

 

La dame me photographie pendant mon arrivée en me disant qu’elle n’a jamais rien vu de tel.

 

Je souris, mais pas sur la photo apparemment ;)

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Dès mon arrivée, le couple me propose de m’aider à débarquer mon stock sans risquer de glisser. On jase, en anglais. On se raconte nos histoires : eux au 110, moi au 109. Je leur parle de l’incroyable randonnée sur la crête rocheuse. De ma tente aussi. Et de mon dos.

Puis lui me demande :

— Au fait, tu viens du portage, c’est ça ? T’as vu l’ours ?

 

— Euh… l’ours ??

 

— Oui. On était là en canot il n’y a pas longtemps et un bel ours d’environ 150 kg longeait tranquillement la berge en direction du portage.

 

— Non, je l’ai pas vu… mais je suis sûr que lui, oui !

 

Petit sourire malaisant.

 

Je repense au portage. Je me revois complètement concentré sur mes pas, mon dos, la nécessité de ne surtout pas glisser.

 

Et puis je me rappelle un détail auquel je n’avais accordé aucune importance sur le moment. Je ne peux pas dire que j’ai senti une présence — ce serait réécrire l’histoire. Mais à un moment, je me suis arrêté pour vérifier que ma clochette était bien attachée à mon pantalon.

 

Ça n’était pas allé plus loin. Je l’ai appelé Harvey.

 

Harvey : l’ours que je n’ai pas rencontré, et c’est très bien ainsi.

 

Toute une journée…

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Quelques instants plus tard, ils me proposent leur aide pour le portage et me prêtent le corps que je n’avais plus pour le moment en m’offrant la douceur parfaite pour accomplir cette dernière mission dans le bois.

 

Nous parcourons le portage avec succès. Je suis rassuré, le gros du stock est déplacé, il me reste un voyage avec un sac et le paddle pour passer à la prochaine étape. Sur le chemin, nous jasons. Ils viennent du New Hampshire et se déplacent de lac en lac. Ils ont une énergie incroyable qui n’a d’égal que leur sourire sympathique. C’est le moment de nous quitter et de compléter mon dernier voyage.

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Il est 13 h. Je suis debout au point de rendez-vous avec l’ensemble du camp derrière moi.

 

Défi complété avec brio.

 

La pression disparaît d’un coup. Le paddle va bien. Le matériel est là. Le water taxi est prévenu. Le motel est réservé. Je n’ai presque plus mal et je peux enfin cesser de calculer chaque mouvement en fonction de la sortie.

 

C’est incroyable. C’est magique.

 

Mon sentiment de satisfaction explose. Impossible de le contenir. L’endroit est magnifique, mon stock est là, mon dos va bien.

 

J’ai réussi.

 

Pas à entrer dans le bois ou à en sortir. Ce n’est pas ça.

 

J’ai réussi à me faufiler dans cette aventure. Elle m’a bousculé, et je voulais qu’elle le fasse. Elle m’a surpris. Elle m’a malmené aussi, c’est vrai. Mais elle m’a récompensé des dizaines de fois.

 

Et là, je comprends autre chose : la récompense est tellement plus grande que la difficulté.

 

Le vent chaud sur mon visage, en haut de la crête rocheuse. L’envol du pygargue, juste devant le paddle, sur le lac immobile.

Le silence.

Les loutres.

Le pékan.

 

Puis mon corps. Mes choix. Mes stratégies.

Les étoiles. Le doute. Le calme.

 

Tout est parfait.

 

Je profite de l’attente. Je suis heureux de sortir, mais surtout profondément heureux d’avoir vécu l’aventure.

 

La difficulté de la dernière journée n’efface rien. Elle semble au contraire avoir donné du relief à tout ce qui précède.

Le water taxi arrive. En quelques instants, mon stock est en place et nous démarrons.

Trente ou quarante minutes plus tard, nous arrivons à la marina.

 

Tout est maintenant incroyablement simple. Il ne me faut qu’une vingtaine de minutes pour approcher l’auto, ranger le paddle et saluer Laurie qui, jusqu’à la fin, m’aura pris, je pense, pour un extraterrestre !

 

Je prends la route vers Huntsville. Mon lieu-réconfort suprême. Une heure à travers la campagne, confortablement installé, sans rien à porter ni à calculer.

 

Que je t’aime, Huntsville !

 

Je reconnais les lieux, j’ai mes marques. Je m’installe au motel et tiens enfin la promesse faite à mon dos ce matin.

 

« Mon grand, je te l’ai promis : douche chaude à volonté ! Buffet ouvert ! T’as trop bien géré aujourd’hui, on est une super équipe ! »

 

La douche est géniale. Être simplement posé, propre, confortablement installé dans des vêtements frais donne à la douleur, encore bien présente, une tout autre perspective.

 

Je déambule ensuite à mon rythme dans les rues de Huntsville, entre les petits commerces, avant de finir sur le toit-terrasse d’un restaurant. Margarita et pizza au programme.

 

Quel fantastique luxe.

 

Les gens, les commerces, les odeurs, la nourriture, les conversations autour de moi… après plusieurs jours de silence et d’espace, tout semble arriver en même temps.

 

C’est incroyablement surstimulant !

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Je me le répète : cette journée est dingue. C’est la fête ! Tous mes sens sont en éveil, prêts à explorer, à ressentir. Je ne veux surtout pas que la journée s’arrête.

 

Je prévois un pub pour terminer la soirée, avec un passage au motel pour prendre quelque chose de chaud. La soirée se rafraîchit ; je le sens venir maintenant.

 

Sur la route, je me plais à faire des détours dans Huntsville, simplement pour découvrir la vie des quartiers.

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Au détour d’une rue, j’aperçois au loin une haute colline. Tout en haut, une fille en blanc a clairement franchi la barrière de sécurité pour faire une photo probablement très cool, mais tout aussi dangereuse.

 

Je regarde mieux. Ça ressemble à une sorte de belvédère et, avec le soleil qui commence à descendre, la vue doit être splendide.

 

Quelques secondes sur la carte. Changement de cap : direction le Lookout.

 

Et oui, une fois là-haut, je retrouve la fille en blanc. Elle fait partie d’un groupe de quatre. Je les aide à prendre quelques photos et on commence à discuter. Je lui raconte que je l’ai aperçue depuis la rue, tout en bas, et que c’est finalement elle qui m’a donné envie de monter voir ce qu’il y avait ici. Ça nous fait rire.

 

On continue de jaser et je ne peux pas m’empêcher de leur demander :

 

— OK, dites-moi… c’est quoi votre endroit préféré ici ?

 

L’une d’elles réfléchit et me répond que ça dépend de ce que je cherche.

 

Évidemment, je ne cherche rien de particulier. Je suis juste ouvert à découvrir.

 

Elle finit par me dire :

 

— Tu sais, moi, mon endroit à moi, il est plus loin. C’est un hameau. Il y a une église et, juste après l’église, une petite plage de sable fin. C’est vraiment beau. Là-bas, j’y vais quand je suis heureuse. J’y vais quand je suis triste aussi.

 

Là, mes yeux s’agrandissent. Quel beau cadeau tu viens de me faire.

 

Elle me montre l’endroit sur mon téléphone et y place un repère. On finit par se quitter avec le sourire et, de mon côté, beaucoup de gratitude.

Et tu sais quoi ? Cette anecdote-là raconte peut-être encore mieux ton état actuel que toutes les grosses péripéties du voyage. 😄

 

Parce qu’objectivement, il ne s’est rien passé d’extraordinaire : tu as pris une autre rue, vu une maison, aperçu quelqu’un sur une hauteur, regardé une carte, découvert un sentier, fait un détour un peu idiot dans la forêt 😂, atteint un belvédère, parlé à quatre inconnues et obtenu une recommandation pour demain.

 

A chaque fois, tu as choisi la petite bifurcation qui t’intriguait. Maintenant cette plage ne sera pas simplement « un endroit trouvé sur Google Maps ».

 

Ce sera « l’endroit que m’a recommandé la fille du belvédère que j’avais aperçue en blanc depuis la rue ».

 

C’est minuscule. Et c’est précisément ce qui rend ça délicieux.

La suite de la soirée passe par le “main pub” qui s’avère pas le bon choix pour ma vibe. Je suis ouvert pour bien plus que ça ! Je suis donc la seconde recommandation pour aller dans Music on Main Bar and Live Venue avec l’événement Karaoké du vendredi soir ! 

Plus my vibes, des gens accessibles et souriants. Dans la vie je viens de découvrir ma meilleure cachette ever : un karaoke ! Tu peux être sur que personne me cherchera dans un fucking karaoke :)

😂😂😂 Mais c’est absolument parfait.

 

Toi, qui n’aurais probablement jamais spontanément pensé : « tiens, ce soir je vais aller seul dans un karaoké à Huntsville », tu viens de découvrir que c’est précisément le meilleur endroit où aller seul. 🐻 Harvey : « I know where he is. »

Un bonhomme est monté genre un vieux collègue de bureau trop grand trop timide. Il nous sort la voix de acdc, cest malaaaade ! Il fait ca genre normal cest vendredi quoi ;)

😂😂😂 MAIS VOILÀ POURQUOI LE KARAOKÉ EST GÉNIAL !!

 

Le gars entre en scène avec une énergie de « Gérard, service comptabilité, 27 ans d’ancienneté, évite le contact visuel dans l’ascenseur » et puis il ouvre la bouche :

 

⚡ AC/DC ⚡ Et tout le monde découvre que Gérard possède apparemment Brian Johnson dans le thorax depuis 1987. 😂

Le karaoké continue, mais il faut bien finir par rentrer. Je marche tranquillement vers le motel dans l’air frais. Ce matin, je rampais jusqu’à une table à pique-nique en me demandant comment j’allais réussir à sortir 80 kg de matériel du parc. Ce soir, je marche dans Huntsville et j’ai presque du mal à accepter que cette journée puisse simplement se terminer.

 

Mon dos est encore là. Je le sens. Je ne l’oublie pas. Mais il n’est plus le centre de tout.

 

Je repense à cette journée complètement improbable et je n’ai même plus envie d’essayer de décider si elle était bonne ou mauvaise. Elle était pleine. Démesurément pleine.

 

Ce matin, mon corps ne voulait pas démarrer.

 

Ce soir, c’est moi qui ne veux plus m’arrêter.

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