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Jour 4

La journée commence par un « splash ». Je me retourne. De grandes ondulations traversent l’eau tout près de la rive. Quelques instants plus tard, une tête apparaît. Une loutre. Non, deux ! Elles m’aperçoivent et s’éloignent. Je suis leur direction du regard et en découvre trois autres un peu plus loin.

 

Tout est très bref. Quelques secondes et elles plongent. C’est magnifique, mais aussi un peu intimidant de se sentir à ce point chez quelqu’un d’autre.

 

Peu de temps après, l’écureuil lève-tôt du quartier, qui avait déjà commencé ses rénos dans son sapin, vient vraiment très près du camp pour pousser un cri particulièrement désagréable. Bizarrement, j’ai l’impression d’en comprendre le langage. Je me fais engueuler, disons-le franchement. Ce petit animal territorial m’a dans le collimateur et me met clairement la pression.

 

Je regarde l’eau. Elle m’appelle. C’est plus que temps de préparer mon sac. Une grosse journée m’attend aujourd’hui. Je sais déjà où je veux aller. Rien que d’y penser, l’appétit disparaît. Je regarde autour de moi, fébrile. C’est parti !

 

Entre la carte, la météo, le vent, l’évaluation des distances et le contrôle du sac : trousse de secours, collation, eau, outils de première ligne fixés sur les sangles, cloche et spray à ours, antimoustique, vêtements, même mon excitation ne réussit pas à réduire ma préparation à moins d’une heure.

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Sur Two Islands Lake, je m’assois sur le paddle et me laisse porter doucement par le vent et le courant. Je veux filmer le calme ; je réussis surtout à faire tomber une chaussure à l’eau.

 

Quelques secondes suffisent parfois pour passer du contemplatif au franchement ridicule.

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Je laisse ensuite le paddle au pied d’une crête rocheuse et pars à pied. Le granit dessine presque naturellement un sentier. La randonnée est magnifique, atypique, plus sauvage que ce que j’avais imaginé.

 

Je croise un inukshuk et lui ajoute une pierre. Une toute petite contribution à quelque chose qui était là avant moi.

 

Puis je découvre que mon couteau n’est plus dans son étui. Il est tombé quelque part...

Je ne sais pas depuis combien de temps il manque, mais il est hors de question de ne pas au moins me donner une chance. Je rebrousse chemin. Dans un environnement où chaque objet a une fonction et où l’on transporte tout soi-même, perdre une pièce de matériel prend une autre dimension.

 

Commence alors un véritable jeu de piste. Je retrouve mes pas, les arbres que j’ai touchés, les points de vue que j’ai photographiés, les inukshuks croisés en chemin. Je reconstruis mon propre passage.

Un endroit me revient : une butte où j’ai glissé avant de finir par terre. L’endroit idéal pour décrocher un couteau de son étui. Reste à retrouver une butte glissante à côté d’un arbre… en pleine forêt.

J’y arrive quand même. Ma joie ne dure pas longtemps : pas de couteau. Je suis déçu. C’était un bel effort pourtant !

Puis un autre souvenir me revient. Plus tôt, sur la crête, j’ai sauté d’une hauteur d’environ un mètre. Le choc à l’atterrissage aurait très bien pu décrocher le couteau. C’était où, déjà ? Je rebrousse chemin. Encore.

 

À ce stade, je commence à comprendre que mes chances sont ridiculement faibles. J’arrive pourtant dans une zone qui me semble familière et m’arrête. Je suis persuadé que c’est quelque part autour de moi, mais je ne reconnais plus exactement les lieux. Vu dans l’autre sens, le paysage est sensiblement différent. J

 

e tourne la tête. Là, peut-être. Un endroit par lequel j’aurais pu passer, d’où j’aurais pu sauter.

 

Je regarde au sol. Le voilà !

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Je m’enfonce dans la forêt. La boussole et le GPS sont d’accord, tout va bien. Depuis un moment, je suis la crête de granit. Je marche en hauteur, sans jamais vraiment dominer le paysage : mon regard arrive quelque part dans le dernier tiers des grands sapins. Entre leurs troncs et le sommet de la crête, il y a de l’espace, mais jamais assez pour que la vue s’échappe vraiment au loin.

 

Puis, tout à coup, une ouverture dans la forêt.

 

Quelque chose ici a repoussé les arbres. En contrebas, presque cachée, une zone humide apparaît. J’aperçois l’eau par endroits et, tout autour, un immense matelas vert de fougères qui monte presque jusqu’à un mètre. À l’abri du vent, le silence n’est plus tout à fait le même que sur la crête. L’endroit semble isolé de ce qui l’entoure, comme un petit trésor caché.

 

Et il donne terriblement envie d’y aller.

 

Mauvaise idée.

 

Pour rejoindre la plage, je vais plutôt zigzaguer autour de plusieurs de ces zones. Les fougères ne me dérangent pas. Ce que je ne vois pas dessous, beaucoup plus : la vase, le sol incertain et les serpents. Je contourne.

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Sur le chemin, je trouve un bois tombé d’un jeune cerf de Virginie et traverse encore des endroits incroyables. Je découvre aussi quelque chose de plus inattendu : je me déplace bien dans cette forêt. Je lis le terrain, garde ma direction, contourne les obstacles et retrouve naturellement mon chemin. Je ne suis toujours pas chez moi ici, mais je commence à savoir comment m’y déplacer.

 

J’arrive finalement à la plage qui me servira de point de repos. Je mange, me baigne et laisse passer un peu de temps.

 

Ici, j’ai rejoint une zone motorisée. L’eau est bruyante, le trafic presque absurde après les derniers jours. Les bateaux passent les uns après les 
autres ; on se croirait au bord d’une route nationale.

 

Pourtant, j’aime le contraste.

 

C’est mon troisième jour dans la forêt et je m’y sens bien, comme avec une couverture réconfortante posée sur les épaules. Depuis la plage, je regarde les bateaux passer. Ces deux réalités ne sont séparées que par quelques mètres d’eau et pourtant, à cet instant, elles me semblent incroyablement éloignées l’une de l’autre.

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Il est presque 15 h. J’ai rechargé mon téléphone, mangé, bu. Je me sens rafraîchi. La lumière commence à changer. C’est encore subtil, mais je sais qu’il est temps de rentrer. J’ai déjà beaucoup donné pour arriver jusqu’ici et il reste tout le retour.

 

Un gros morceau de sous-bois m’attend, avec d’importants dénivelés par endroits. Je ne suis plus surpris par le sol. Je sais maintenant qu’il est essentiellement fait de grandes dalles de granit et de contrastes de hauteur parfois brutaux. Quand ça va monter, ça ne sera pas pour rire. Je vais contourner les plus gros massifs tout en préservant mon cap, sans rallonger inutilement le retour.

 

La traversée du bois me demande énormément d’énergie. Mon objectif devient la crête rocheuse : une fois là-haut, je sais que le terrain sera plus facile. Je bois régulièrement par le petit tube qui sort de mon sac et continue d’avancer. Il faut croire que j’ai encore de l’énergie à revendre.

 

Enfin, je rejoins la crête.

 

J’en ai des frissons. Je suis de nouveau en hauteur et tout se dégage autour de moi. Le ciel est bleu. Après l’abri du sous-bois, le vent circule librement sur ma peau. Je suis épuisé. Je reste là quelques instants à en profiter.

 

Le soir, tout est à nouveau rangé. Je retourne à mon rendez-vous avec le ciel. Les étoiles filantes se multiplient, certaines assez intenses pour laisser une trace lumineuse derrière elles. Au loin, j’entends des cris et des hurlements, probablement des coyotes à en juger par le caractère assez brouillon du bazar.

 

Plus tard, des variations de lumière ressemblent à des éclairs sans tonnerre. Je commence à envisager la possibilité d’un orage pendant la nuit, dans mon couchage MacGyver.

 

Je ne suis pas coupé du monde. Au contraire, le monde semble soudain beaucoup plus présent. Loutres, oiseaux, coyotes peut-être, météo, bruits dans l’eau, ciel. En ville, une grande partie de ces signaux disparaît dans le bruit général. Ici, chacun prend une place immense simplement parce qu’il n’y a presque rien pour le couvrir.

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