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Dernière journée

Ce matin, je quitte Huntsville, mais pas vraiment.

 

Je quitte le motel pour aller prendre mon petit-déjeuner sur la plage secrète de la fille du Lookout. Je suis excité à l’idée de me rendre à un endroit précis sans savoir à quoi m’attendre, sans même avoir une véritable adresse. Juste quelques indications :

 

« Tu vas jusqu’à Ilfracombe, tu trouves l’église et, derrière l’église, il y a une petite plage de sable fin… »

 

Pas de stationnement. Pas d’indication. Juste un petit passage.

 

La plage est bien là.

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Je reste bouche bée. L’eau est paisible, le sable est fin, l’endroit est désert. Je m’assois en silence et savoure l’endroit autant que mon café et ma focaccia achetée sur la route juste avant.

 

J’emprunte sa plage secrète pendant quelques dizaines de minutes.

 

Puis j’entends doucement l’appel de Montréal. Cette fois, c’est le temps de se quitter.

 

Avant de partir, l’idée me fait sourire. Je pourrais lui laisser un message dans le sable pour la remercier de m’avoir confié l’existence de cet endroit.

 

Les chances qu’elle vienne ici aujourd’hui sont minuscules. Les chances que le message soit encore visible le sont davantage. Et celles qu’elle le remarque…

 

Mais elles existent.

 

Alors, en riant de l’improbabilité de tout ça, j’écris quelques mots dans le sable :

To the girl from the Lookout, you were right, it’s wonderful!

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Je prends mon temps avant de rentrer. Barry’s Bay devient une sorte de sas entre le bois et Montréal. Je marche dans des rues que je ne connais pas, regarde les maisons, prolonge volontairement la journée et laisse aussi mon dos, toujours sensible, se reposer.

 

Après plusieurs jours où presque chaque décision avait une fonction — eau, nourriture, météo, sécurité, déplacement — je peux de nouveau faire quelque chose uniquement parce que j’en ai envie.

 

Alors je collectionne les endroits insolites, comme le Grumblin’ Granny’s, une véritable caverne d’Ali Baba qui vaut définitivement le détour.

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Sur la route, je m’arrête encore.

 

Cette fois, c’est mon odorat qui décide.

 

Ça sent incroyablement bon dans la rue. Barbecue, viande fumée…

 

OK, j’ai faim !

 

Je remonte littéralement l’odeur jusqu’à un food truck : CJ’s Fries. Je m’approche. Le menu est un peu brouillon, le gars a l’air sympathique. Je lui demande avec le sourire :

 

— What’s your favourite? Avec aplomb et un grand sourire :

— The CJ’s Signature!

— Alright, man!

 

Il sourit.

 

C’était délicieux : pain brioché, confit d’oignons au sirop d’érable, viande cuite à la perfection et frites croustillantes. Un endroit improbable, trouvé en suivant une odeur, un échange de quelques secondes et une petite histoire de plus à glisser dans cette journée.

 

Je marche ensuite vers l’eau.

 

Je rencontre Camille presque par hasard : un sourire, quelques mots, puis une conversation en français. Rien de spectaculaire. Juste quelques minutes agréables avec une inconnue.

 

Je lui dis que son sourire participe à l’ensoleillement de la journée.

 

Ce qui me touche n’est pas tant la rencontre elle-même que sa gratuité : partager un moment doux avec quelqu’un sans avoir besoin d’en retirer quoi que ce soit.

 

Montréal m’appelle encore.

 

Je sais. Cette fois, il est temps de rouler.

 

L’horaire est parfait, la lumière aussi. J’avale les kilomètres sur ces magnifiques routes de campagne baignées par la lumière de fin d’après-midi qui semble tout sublimer.

 

À 20 h 17, je passe devant le Marché Central. C’est mon dernier mémo.

 

Je suis content de rentrer et de poser mes affaires.

 

Je sens surtout que je reviens avec des ingrédients que je connaissais mal. Davantage d’autonomie. Davantage d’écoute de mon corps et de ma tête. Une autre relation à l’imprévu, au temps, aux rencontres.

 

L’aventure est allée plus loin que les précédentes. Plus loin dans le plaisir, plus loin dans les emmerdes aussi, et surtout plus loin dans ma capacité d’adaptation et d’apprentissage.

 

J’ai passé des années à optimiser mon temps et mes tâches, à planifier, à remplir chaque vide pour pouvoir en faire davantage. Je suis devenu très efficace.

 

J’avais oublié, en chemin, que le vide avait lui aussi une fonction.

 

Le vide laisse de l’espace. Dans ma tête, dans mon cœur, dans mon temps. De l’espace pour être disponible. Disponible aux gens, aux imprévus, aux bifurcations et à tous ces petits riens qui transforment parfois une expérience ordinaire en moment mémorable.

 

Je n’ai pas envie de rentrer en bouleversant tout. J’ai plutôt envie de ramener ces ingrédients avec moi et de les glisser discrètement dans ma vie, petit à petit. De la twister avec quelques nouvelles couleurs ramenées du Massasauga.

 

Je me sens privilégié d’avoir vécu tout ça.

 

Cette fois encore, rentrer ne ressemble pas à la fin de l’aventure.

 

Juste au début de la suivante.

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