Jour 5
Je pars avec l’idée d’une journée plus douce, davantage sur l’eau. Au premier portage, en changeant de chaussures, une douleur apparaît dans le bas du dos. En quelques instants, elle devient assez vive pour m’empêcher de tenir debout.
Je m’assois, puis m’agenouille près du canot du ranger. J’attends.
Cette fois, la douleur ne part pas.
Je reste essentiellement à genoux, les coudes posés sur le canot retourné. Cette position est confortable. De temps en temps, je m’assois pour voir ce que dit mon corps. J’essaie de me relever en m’agrippant à un arbre. Ça va pas fort. Je suis incapable de me tenir droit et la marche est pénible. Je retourne dans ma zone de confort, à quatre pattes près du canot.
Il n’y a pas d’urgence.
Je fais le tour de la situation et de mes options. Il est 10 h. Le temps est beau, le sous-bois calme et accueillant. Mon équipement et moi sommes en sécurité. Le téléphone est chargé, le réseau passe. J’ai à manger et à boire à volonté.
Dans ma tête, je coche en vert la première case de ma checklist de sécurité. Parfait. C’est un bon début.
Maintenant, mon dos.
La douleur reste concentrée sur le sacrum. OK. J’ai quelques positions confortables. OK.
Je regarde mon sac. J’ai ma trousse de secours, aussi intense que neuve. C’est le moment de découvrir ce que je peux réellement faire avec.
Après m’être littéralement traîné pour la récupérer, j’en explore pour la troisième fois le contenu depuis son acquisition. Crise cardiaque, hémorragie, perte de connaissance — me semble que je ne serais pas en train de lire… Je continue. Poison, coup de soleil, attelle, désinfectant, de quoi refermer une bonne dizaine de plaies…
Je cherche un anti-inflammatoire.
Je fais le tour une nouvelle fois. Cette trousse est vraiment cool.
Mais elle n’a rien pour moi.
J’apprends à la dure que la bonne trousse de secours n’est pas nécessairement celle qui contient le plus de choses. C’est celle que tu connais, que tu as expérimentée, personnalisée, avec laquelle tu as même pratiqué.
La mienne est neuve, très complète, et je ne la connais pas.
Je prends la leçon.
En continuant mon petit état des lieux, je découvre deux plaies à la base du cou, près des épaules. Probablement les bretelles du sac de la veille. Rien de très grave, mais ça suinte et il faut s’en occuper.
Nettoyées, désinfectées, couvertes. Là, la trousse assure. Tout ce qu’il faut pour soigner ça comme un pro.
Puisque je suis là, j’en profite pour réfléchir et jaser un peu avec mon corps.
Pour aujourd’hui, le trail est annulé.
Eh bien, c’est tout un changement de programme…
Oui… vraiment. 😅 Tu étais parti ce matin avec ton sac pour une belle journée sur l’eau, et en quelques minutes ton dos a décidé du programme à ta place. 😄 Ce n’est pas une journée « perdue ». Une journée calme aujourd’hui peut faire une sacrée différence demain.
Je viens d’essayer debout, c’est très pénible, je passe à genoux, ça va mieux.
Oui. Ne reteste plus la position debout pour le moment. Le contraste est assez net : debout = très pénible, à genoux = soulagement. Ton dos te donne une limite assez claire.
Je te propose de te faire un point détaillé de la situation d’heure en heure, parce que je te trouve très bon pour synthétiser l’information et pour donner une stratégie avec du recul. Donc voilà le premier point, il est midi. J’ai pu rentrer au camp, doucement. Tu sais, j’ai pas ma forme habituelle, mais déjà par rapport à tantôt, je peux marcher.
Oui, fais-moi ces points d’heure en heure. Je peux garder le fil et surtout regarder la tendance, qui sera beaucoup plus informative qu’un instant isolé. Pour le point de midi, l’évolution est plutôt encourageante par rapport à ce matin : après du repos, tu as pu faire la petite traversée, revenir au camp, marcher doucement, rester debout et même récupérer puis transporter ton sac de nourriture. Tu n’es clairement pas revenu à ton fonctionnement normal, mais tu es passé de « debout = très pénible » à « debout et marche possibles doucement ». C’est une amélioration fonctionnelle réelle.
La décision de rentrer un jour plus tôt est arrivée assez vite. L’accepter prend davantage de temps.
Il y a une sensation de défaite, de frustration. Puis les faits reprennent leur place : je suis fatigué, mon dos me fait mal et mes nuits ne permettent pas une récupération suffisante. Le paddle m’a sauvé le séjour en devenant mon lit ; sans lui, j’aurais probablement dû sortir deux jours plus tôt.
Je réalise aussi une lacune dans ma préparation. J’avais préparé le matériel, les itinéraires, les solutions de secours. Beaucoup moins mon corps. Dans une expédition, l’autonomie n’est pas seulement ce qu’on transporte avec soi : c’est aussi la capacité physique de continuer à utiliser tout ce matériel.
Peu à peu, rentrer plus tôt cesse de ressembler à un échec. C’est une décision de sécurité. Peut-être même la preuve que je suis capable d’écouter autre chose que mon envie de continuer.
Et curieusement, le défi de l’autonomie qui m’attire tant dans cette expérience se rallume sous une autre forme. Les règles viennent de changer. Pas le jeu. Il s’agit toujours de traverser l’expérience avec maîtrise, capacité d’adaptation, sécurité et plaisir.
J’ai presque l’impression d’avoir un blessé à gérer. Il se trouve que c’est moi. Toutes mes capacités d’organisation se remettent au travail : protéger son repos, préparer le camp, anticiper le trajet et organiser une sortie qui lui demandera le moins possible.
Je viens de vérifier, demain au pied du gros portage, il y a le camp 110, il est réservé. Il y aura donc peut-être du monde à qui demander de l’aide pour le gros portage si mon dos n’est pas en état.
Oui, ça améliore sensiblement ton scénario de sortie de demain, parce que ça place une possibilité d’aide précisément au seul endroit où j’avais une vraie inquiétude : les 600 m de portage.
Je passe donc la journée au calme au camp, alternant Netflix, Spotify, bonbons et bâtonnage, avec devant moi le lac et la lumière qui se déplace dans les arbres au fil de l’après-midi.
Je me sens partenaire de mon corps. On semble enfin parler le même langage.
À 16 h, je peux marcher. J’y vais doucement. On continue de se jaser, mon corps et moi, et une chose après l’autre, j’exécute ce que j’ai eu tout le temps de planifier pendant mon repos. Une corde à ranger par ici. Des affaires à rassembler et à trier. Le tarp à retirer. Une petite étape à la fois, le camp change de visage et commence à se préparer au départ.
Je pense que je vais devoir me lever tôt demain parce qu’aujourd’hui, sur le camp, il n’y a pas beaucoup de choses que je peux ranger pour me faciliter les choses. Si je pouvais partir à 10 h, 10 h 30, ça serait vraiment cool. J’ai fait mon calcul, ça me laisserait une belle marge de sécurité pour arriver à l’heure au water taxi.
Il y a un principe que je garderais absolument demain : ne jamais profiter d’un moment où le dos va bien pour accélérer. Si tu te sens étonnamment bien à 9 h, ça ne devient pas une occasion de charger davantage ou de gagner une heure. Cette amélioration devient ta réserve pour les 600 m.
La journée avance et mon dos récupère vraiment bien. Je marche maintenant normalement. Je me baisse, me redresse, me tiens droit. Sans forcer, sans douleur.
Voilà, il est 23 h, c’est mon dernier point santé de la journée. Tout continue à aller de mieux en mieux. Je bouge vraiment bien, je peux quasiment me tenir droit sans trop de difficulté.
Ça me fait vraiment plaisir de lire ton point de 23 h. Et surtout, la différence entre 13 h et maintenant est considérable. Je pense aussi que tu as très bien géré cette journée. Pas parce qu’il fallait absolument rester immobile — ce que tu n’as d’ailleurs pas fait — mais parce que tu as résisté au piège classique du « ça va un peu mieux, donc je vais en profiter pour avancer ».
Je termine ma journée tranquillement et prépare ma dernière nuit. Le camp est prêt pour demain. Les étoiles reviennent. Les coyotes aussi.
Tout est parfait.
Bizarrement, je me sens à ma place et en contrôle. J’ai enchaîné une série de décisions qui sont arrivées au bon moment et qui, chacune à sa manière, m’ont remis dans la bonne direction.
C’est le temps d’aller me coucher.
